Pablo Picasso :: Faire naître et émanciper le génie

Aujourd’hui je vous propose d’accueillir le fondateur du cubisme et précurseur de l’art moderne, un espagnol andalou aux multiples facettes - tantôt peintre, tantôt sculpteur – dont la seule évocation du nom laisse entendre un coup de crayon reconnaissable entre mille, et singulièrement caractérisé par des formes géométriques anguleux. Un homme simple et généreux pour certains, un génie inégalé pour d’autres, car son portefeuille comporte 60 000 œuvres différentes, et pas moins de sept musées en Europe portent son nom. Si tout le monde le connait de par ses œuvres, l’homme nous fait aujourd’hui l’honneur de partager ses philosophies de vie. Mesdames et messieurs, j’ai nommé : Pablo Picasso !


Ma mère m’a dit un jour : « Si tu deviens soldat, tu seras général ; si tu te fais moine, tu seras pape. » Au lieu de cela, je voulais être peintre, et je suis devenu Picasso, bref j’ai seulement raccourci mon nom. « Pablo Diego José Francisco de Paula Juan Nepomuceno María de los Remedios Cipriano de la Santísima Trinidad Mártir Patricio Ruiz y Picasso » C’est mon nom complet. Oui oui, je vous assure !

Et pourtant, malgré ce nom qui n’a d’égal que le nez de Cyrano… ne riez pas, le nez de Cyrano c’est aussi une œuvre de Dieu, ou plutôt une coproduction de Dieu et de Rostand… et donc malgré ce nom qui peut remplir les trente-six tomes d’une encyclopédie,  je ne suis pas aussi doué avec les mots qu’avec un pinceau. Aussi je vais écourter mon intervention au maximum, et tout vous résumer de manière très concise : l’héritage filial se transforme en précocité, puis s’il est soutenu par un apprentissage orthodoxe très encadré, fait naître le génie, mais tout génie cherche à s’émanciper, il lui faudra donc désapprendre… Voilà, vous savez tout à présent, je peux m’en aller ?

Non, je ne peux pas m’en aller ? Donc je vais devoir blablater encore quelques minutes. Où en étions-nous ? Ah, l’émergence du génie et la nécessité d’un mentor. J’ai envie de dire : reposez-vous sur une personne que vous considèrerez comme votre mentor, une personne en qui vous aurez entièrement avoir confiance, et qui vous guidera sur le bon chemin. Plus tôt vous trouverez ce mentor, plus tôt vous absorberez puis magnifierez l’essence de son génie, au point que l’acquis semblera inné. Vous ne le savez peut-être pas mais j’ai passé des milliers d’heures de ma plus tendre enfance à observer mon père en train de peindre des pigeons. Et après des milliers de dessins plutôt bien réussis pour mon âge d’alors, après des milliers d’heures d’apprentissage des techniques académiques de la peinture –  apprentissage dirigé par mon père lui-même d’ailleurs – eh bien je me suis mis à peindre ma toute première toile à l’âge de huit ans : Le petit picador jaune. Vous avez déjà là un élément qui fait toute la différence : les autres parlent, moi je travaille. Et tandis que les autres s’excusent avec la formule antimagique « je ne sais pas », de mon côté, j'essaie toujours de faire ce que je ne sais pas faire, c'est ainsi que j'espère apprendre à le faire : en expérimentant de nouvelles choses, en me fixant de nouveaux objectifs.

Ma véritable consécration eut lieu à quatorze ans quand mon père me demanda de l’aider à finir un tableau de pigeons. Ce qu’il ne savait pas, c’est que j’allais le dépasser sur son propre terrain, sur son domaine d’expertise : les pigeons. Il était si impressionné par ma maîtrise de l’art, qu’il fit le geste symbolique – je dirais même cérémonial – de me céder sa palette, ses couleurs, et ses pinceaux. L’élève venait de tutoyer le maître ! Et puis pour la petite histoire, j’ai aussi reçu la Médaille d’honneur à l’exposition nationale des beaux-arts, chose plutôt incongrue pour un gosse de quinze ans… Là où je veux en venir, c’est que le génie peut être inné avec une bonne dose de chance, ou hérité s’il est cultivé dès le bas âge, mais il peut aussi résulter de milliers d’heures de travail. Dans mon cas, le génie a été inspiré puis encadré par mon père qui me faisait totalement confiance, qui croyait en mon talent, qui m’a poussé dans cette branche, et qui fut aussi mon premier client. J’ai le droit de dire « client » ? Non ? Ah d’accord, « admirateur » est politiquement plus correct.

Voilà pour la naissance du génie dans l’homme. Mais ce génie va grandir, puis arrivera le moment où il va chercher à s’émanciper de son mentor, à s’affranchir des voies académiques, à sortir des sentiers battus. Nous pouvons comparer cela à la puberté, où l’adolescent imbibé de sève et poussé par le feu sacré, va se construire une identité. Cette phase peut être vue de l’extérieur comme une période d’échec, mais c’est là qu’il faut se dire : « je ne suis pas là uniquement pour peindre le meilleur des toiles ordinaires, je suis surtout là pour créer la première œuvre extraordinaire que le monde ait jamais connue ». Vous mourrez alors quelques années aux yeux du monde, mais vous renaîtrez inéluctablement de vos cendres car « en chaque être humain vit une colonie entière » et cette horde intérieure, par votre détermination sans faille, vaincra toutes les armées extérieures !