Cléopâtre VII :: Sois à la hauteur de ton ambition



 
Je te salue au nom de Rê qui, du matin au soir, parcourt le ciel sur son disque solaire pour illuminer le règne des vivants ; au nom d’Isis dont le lait maternel remplit la corne d’abondance et nourrit le monde entier de ses richesses ; au nom d’Horus premier Pharaon sur Terre qui a légué ses pouvoirs jusqu’à moi, dernière reine d’Egypte. Du haut de mon trône, je revêts ma coiffe et croise mes sceptres, la tête haute et la fierté immuable car ainsi est le lot de tous les souverains : noblesse oblige. Mon sang divin m’a donné le pouvoir, mon attitude royale me permet de le garder, mais plus important encore : de l’étendre selon la mesure de mon ambition.




Peuple du futur, reçois mon enseignement : la valeur d’un homme se mesure à la hauteur de ses ambitions. Ne te contente donc pas d’une vie médiocre où tu serais éternellement esclave du système, répétant sans cesse tes routines quotidiennes, pour alimenter la monotonie de ta propre servitude. Rappelle-toi que l’aigle ne chasse point les mouches, et moins tu ambitionnes, moins tu vaux. Toutefois, l’ambition démesurée est signe d’un esprit instable plutôt que d’une volonté mature ; et tel Icare qui s’est brûlé les ailes en voulant trop approcher la majesté du soleil, tes prétentions disproportionnées te placeront dans un sarcophage plutôt que sur un trône. Il te faudra ainsi trouver juste mesure à ta cible pour éviter de ramper sans pour autant tomber de haut ; et pour cela, tu dois au préalable faire une sérieuse introspection pour te connaître toi-même, car ton rêve est inscrit au plus profond de toi et non dans le miroir déformant des regards extérieurs. Une fois que tu auras bien défini ce à quoi tu aspires, sois à la hauteur de ton ambition. Si tu es une femme et que tu désires séduire un roi, deviens le genre de femme aux pieds de laquelle un roi pourrait se prosterner. Si tu n’es que paysan mais animé d’un rêve de bâtisseur, ne t’abaisse plus aux distractions de pauvre qui te captivaient jusque-là, et commence sérieusement à agir en tant que bâtisseur en devenir. Noblesse acquise oblige, mais noblesse visée exige.

Voilà l’essentiel de mon intervention, mais puisque le sablier du temps m’en donne encore l’occasion, je vais te parler d’un pouvoir que tu as mais que moi et mes contemporains ne pouvions nous offrir : le luxe de l’information. De mon temps, le savoir était réservé à une élite très restreinte, après avoir passé les quatre épreuves de détermination. La transmission du savoir était appelée l’initiation, et les candidats à l’initiation s’appelaient les aspirants. Pour qu’un aspirant soit admis au cercle fermé des initiés, il lui fallait traverser quatre chambres pourvues chacune d’une épreuve à la limite du surhumain.

La première épreuve était celle du feu : l’aspirant devait traverser un couloir rempli d’objets en flammes du sol au plafond. Ceux qui n’avaient pas assez de volonté pour risquer leur vie étaient soit laissés à la porte du temple s’ils n’avaient encore débuté, soit dévorés par les flammes s’ils se sont désistés en cours de route. Cela peut sembler impossible aujourd’hui de réussir telle épreuve, mais tous les grands noms de l’Egypte en sont passés par là. La deuxième épreuve était celle de l’air : l’aspirant était suspendu à une corde à une hauteur vertigineuse, puis un système de clapet permettait de le faire virevolter au-dessus du vide. S’il résistait à la force du vent, il pouvait passer au stade suivant. S’il demandait à abandonner, la corde est coupée et l’aspirant est lâché dans le vide à la merci des piques qui l’accueillent au sol. La troisième épreuve était celle de l’eau : l’aspirant était ligoté puis plongé dans l’eau jusqu’à ce qu’il commence à ne plus le supporter. Certains meurent car ils n’ont pas suivi les consignes de respiration données avant la plongée. Mais en général ceux qui ont réussi les deux épreuves précédentes n’abandonnent plus à ce stade. La quatrième et dernière épreuve était celle de la terre : l’aspirant était laissé plusieurs mois dans une cave souterraine et n’est nourri que très peu. C’est durant cette épreuve qu’il fait une récapitulation de sa vie passée afin de se libérer des charges que cela implique, et ainsi être prêt à recevoir la lumière de la connaissance.

Lorsque l’aspirant a réussi les quatre épreuves, il devient un néophyte c’est-à-dire un élève, semblable à vos collégiens et lycéens actuels. Aujourd’hui, vous avez l’école obligatoire, vous avez l’information presque gratuite, et vous pouvez vous instruire sans même sortir de votre chambre à coucher. Mais de mon temps, les fils et filles des nobles – moi y compris – devaient endurer ces épreuves avant de recevoir l’initiation car l’Egypte était ferme : tu dois être à la hauteur de tes ambitions. Et c’est sur cette note de détermination, peuples du futur, que je vous laisse vaquer à vos occupations. Puissent les dieux du Nil vous bénir pour que vos récoltes débordent et que vos enfants prospèrent.  

Je suis Cléopâtre, septième du nom, dernière Pharaon de la Grande Egypte.